La remise en cause de la position centrale de l’Organisation mondiale du commerce dans la coordination des échanges mondiaux est une pente dangereuse, qui risque d’aboutir à la primauté de la loi du plus fort, au pire moment.

L’Organisation mondiale du commerce (OMC) fait face à une crise existentielle. Depuis sa création, en janvier 1995, l’institution a accompagné une expansion inédite du commerce international, en fluidifiant les échanges grâce à la baisse des barrières douanières et à la convergence des normes entre les pays. L’adhésion de la Chine à l’organisation en 2001 a spectaculairement accéléré ce processus de mondialisation, qui promettait à tous davantage de prospérité économique et de stabilité géopolitique.

Mais, en quelques années, la machine s’est grippée. Crise financière de 2008, mobilisations politiques contre la désindustrialisation dans les pays développés, montée du souverainisme, contestation de l’hégémonie de la puissance américaine par la Chine et enfin fragilisation des chaînes d’approvisionnement provoquée par la pandémie de Covid-19 : les motifs de remise en cause de la mondialisation se sont multipliés, menaçant l’OMCd’obsolescence.

En quelques années, l’organisation est devenue une machine administrative dont la lourdeur n’a d’égale que son impuissance à faire émerger des consensus entre les 164 membres qui la composent. Tandis que les négociations piétinent, les contentieux se multiplient, les barrières douanières et normatives se dressent un peu partout. Il y a quelques jours, lors du dernier conseil général de l’OMC, la directrice générale, Ngozi Okonjo-Iweala, n’a pu que déplorer l’incapacité de l’organisation à impulser une nouvelle dynamique.

Un système mal en point

Dès 2016, Donald Trump avait mis en évidence les limites d’une institution à bout de souffle. La critique n’était pas infondée, mais, au lieu de travailler à la remise à plat de l’organisation par une nouvelle gouvernance et une réforme de son mode de fonctionnement, les Etats-Unis ont préféré adopter la politique du pire en paralysant l’organe de règlement des différends, l’instance d’arbitrage de l’OMC.

L’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche avait suscité des espoirs pour donner un nouvel élan au multilatéralisme. En vain. Depuis 2020, le président américain s’est mis dans les pas de son prédécesseur en faisant de la réindustrialisation des Etats-Unis sa priorité. Le gigantesque plan de subventions voté cet été en faveur de la transition écologique, l’Inflation Reduction Act, bafoue éhontément les règles de l’OMC.

Les protestations de l’Union européenne (UE), portées début décembre par Emmanuel Macron lors d’un voyage à Washington, n’ont aucune chance de faire changer les Etats-Unis de trajectoire. En encourageant les Européens à les imiter, ils ne font que saper un peu plus un système déjà mal en point.

Ces tensions avec l’UE s’ajoutent à la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis. Les deux tiers du commerce entre les deux pays ne respectent pas les règles de l’OMC. Quand les deux plus grandes puissances mondiales s’affranchissent de ce cadre, difficile de demander aux autres pays de continuer à jouer le jeu.

Si l’acte de décès de l’OMC n’est pas encore rédigé, sa centralité dans la coordination des échanges mondiaux est largement remise en cause. Les enjeux de sécurité et de géopolitique prennent désormais le pas sur les interdépendances économiques. Il s’agit d’une pente dangereuse, qui risque d’aboutir à la primauté de la loi du plus fort, au pire moment. Le ralentissement de la croissance mondiale, le creusement des inégalités entre le Sud et le Nord et les défis agricoles et environnementaux ne pourront pas être surmontés si le chacun pour soi domine. Au-delà du sort de l’OMC, c’est celui de la stabilité mondiale qui est en jeu.

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