L’assassinat de Mouammar Kadhafi en octobre 2011 ne saurait être réduit à la chute violente d’un dirigeant contesté. Il a constitué un acte fondateur d’un nouvel ordre imposé par la force, marqué par la destruction méthodique d’un symbole. Celui d’une Afrique insoumise, d’un monde arabe refusant la domination extérieure et d’un projet politique cherchant à s’émanciper des cadres occidentaux. La brutalité de la scène — un chef d’État traqué, humilié, exécuté sous l’œil des caméras — relevait moins du chaos que d’un message soigneusement mis en scène : aucun dirigeant ne devait être tenté d’emprunter la même voie.
Mais cette mise à mort spectaculaire n’a jamais suffi à clore le dossier libyen. Car au-delà du père subsistait une figure jugée tout aussi dérangeante : Saïf al-Islam Kadhafi.
Contrairement à l’image réductrice du simple héritier dynastique, Saïf al-Islam incarnait une continuité idéologique et politique. Pour une partie de la population libyenne, il représentait la possibilité d’un retour à une Libye souveraine, un État maître de ses ressources et de ses choix stratégiques. Formé, intellectuellement aguerri et capable de dialoguer avec l’Occident sans renoncer à une vision souverainiste, il demeurait un obstacle majeur à la victoire totale des forces issues de l’intervention de 2011.
Tant qu’il était en vie, une autre lecture de l’histoire libyenne restait possible. Une lecture qui contestait la narration officielle d’une « libération » et rappelait les enjeux géopolitiques, économiques et stratégiques de l’intervention internationale.
L’annonce de son assassinat, mené à son domicile par un commando armé ayant neutralisé les dispositifs de surveillance, ne peut être interprétée comme un simple fait divers. La précision de l’opération, son timing politique et la nature de la cible pointent vers une action hautement symbolique. Derrière les exécutants se dessine l’ombre d’un ordre impérialiste qui ne tolère ni héritiers politiques, ni contre-récits, ni la résurgence de projets souverains susceptibles de remettre en cause la mainmise sur les ressources, les territoires et les récits.
Lorsque la guerre ouverte ne suffit plus, elle cède la place à des opérations ciblées, silencieuses, chirurgicales. Il ne s’agissait plus seulement de neutraliser un homme, mais d’achever une lignée politique et d’effacer toute possibilité de transmission.
Avant même sa mort, Saïf al-Islam avait déjà subi une forme contemporaine d’assassinat : l’effacement. Arrestation prolongée, détention opaque, disparition médiatique, flou entretenu autour de son sort — tout concourait à rompre la chaîne de la mémoire et à empêcher la transmission d’un autre récit libyen. Là où le père fut éliminé dans la violence spectaculaire, le fils fut neutralisé dans le silence.
Avec lui, ce ne sont pas seulement un nom et une personne qui ont été visés, mais l’idée même d’une Libye souveraine, le rêve d’une Afrique affranchie de la tutelle financière et militaire, et la possibilité d’un contre-récit historique face à la version dominante de 2011.
Cette élimination s’inscrit dans une logique plus large : celle de la décapitation systématique des projets politiques non alignés. Pourtant, l’histoire enseigne une leçon que les architectes de cet ordre refusent d’admettre : on ne tue pas une idée. On peut faire taire des hommes, fragmenter des États, effacer des héritiers — mais les fractures laissées par ces violences continuent d’alimenter la mémoire collective, la colère et parfois la renaissance.
La lutte pour la souveraineté ne s’éteint pas avec la disparition d’un homme, aussi central fût-il. Elle se transforme, change de visage et de temporalité. Et c’est précisément cette persistance que redoutaient ceux qui ont voulu faire taire, une fois pour toutes, la voix des Kadhafi.
Louis Baudelaire NGUENE