
L’exercice était millimétré, mais la contradiction est flagrante. En célébrant avec faste à l’Élysée le 25e anniversaire de la loi Taubira, qui a fait de la France le premier pays à reconnaître l’esclavage comme un crime contre l’humanité, Emmanuel Macron pensait s’offrir un sommet de hauteur mémorielle. En réclamant dans la foulée l’abrogation officielle du « Code Noir » de 1685 ce texte infâme qui définissait les Africains comme des « biens meubles » et qui n’avait jamais été formellement radié des lois de la République , le chef de l’État français a voulu poser un acte historique. Pourtant, derrière la solennité des dorures républicaines, cette offensive mémorielle se heurte frontalement au mur du cynisme politique et d’un double discours devenu intenable face aux exigences concrètes du continent africain.
Le double jeu de l’Élysée : l’ombre du Ghana et le refus de l’ONU
Comment Emmanuel Macron peut-il qualifier le maintien du Code Noir d’offense et de trahison de la République tout en opposant, en coulisses, une fin de recevoir diplomatique aux initiatives africaines ? La contradiction s’est invitée au cœur même des commémorations.
Alors que l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira rappelait à la tribune la récente résolution de l’Assemblée générale de l’ONU introduite à l’initiative du Ghana pour qualifier la traite des Africains de « plus grave crime contre l’humanité » et ouvrir la voie à des réparations , la position de Paris est apparue au grand jour. La France s’est abstenue lors de ce vote crucial à l’ONU. Une posture frileuse qu’Emmanuel Macron a personnellement assumée devant ses invités, prétextant un refus de « hiérarchiser les crimes contre l’humanité ».
Ce refus d’aligner les actes internationaux sur les discours nationaux met en lumière le piège de la diplomatie française : accorder le pardon des symboles pour mieux verrouiller le coffre-fort des réparations.
Le calcul d’un empire aux abois
Le timing de cette soudaine urgence parlementaire une proposition de loi d’abrogation votée en commission et débattue à l’Assemblée ne trompe personne. Elle intervient dans un contexte d’effondrement géopolitique inédit de la France sur le continent africain, où les peuples et les États souverains rejettent massivement le paternalisme historique, et alors qu’une colère sociale et identitaire profonde persiste dans les territoires d’Outre-mer.
En choisissant d’abroger un texte vieux de trois siècles qui n’a plus d’effet juridique depuis 1848, Paris s’offre une conscience propre à moindres frais. C’est une stratégie de contournement :
On expie le passé par des décrets symboliques.
On évite soigneusement de répondre aux demandes contemporaines et concrètes.
Lors de son allocution, le président français a d’ailleurs douché les espoirs en qualifiant sa propre réflexion sur les réparations financières d’« inachevée », tout en mettant en garde contre les « fausses promesses ». Si un groupe d’historiens doit rendre ses conclusions en fin d’année sur la colossale dette imposée par la France à Haïti en 1825, le pouvoir exécutif français veille à ce que la « réparation » reste confinée au domaine de l’éducation et de la culture.
Le vernis des symboles face au réveil des souverainetés
Peut-on effacer des décennies de politiques post-coloniales contestées et de pillages économiques par une simple opération de nettoyage juridique ? À l’heure où l’Afrique globale diversifie ses partenariats stratégiques et exige une refondation totale de ses relations avec l’Europe, cette guerre de communication montre ses limites.
L’abrogation du Code Noir est une nécessité historique, mais sa mise en scène par l’Élysée ressemble à une tentative désespérée de reconquête des esprits. En refusant de lier le symbole du Code Noir au dossier concret des réparations et des restitutions, la France tente de réécrire son histoire pour sauver son présent. Mais le vernis craquelle : on ne peut pas célébrer la loi Taubira à Paris tout en tournant le dos aux demandes légitimes de justice mémorielle et financière portées par le Ghana et les nations africaines sur la scène internationale