
Une visite qui consacre un tournant multipolaire
La visite de Xi Jinping au Caire ne relève pas du simple cérémonial diplomatique. Elle marque une inflexion stratégique majeure dans la trajectoire égyptienne. En signant avec la Chine cinq accords et mémorandums d’entente, auxquels s’ajoutent plus de vingt documents de coopération dans les domaines économique, financier et technologique, Le Caire envoie un signal clair : l’Égypte ne veut plus être seulement un carrefour géographique, elle entend devenir un centre de gravité économique et politique dans un monde en recomposition.
La zone économique du canal de Suez au cœur de la stratégie
Au cœur de cette dynamique se trouve la zone économique du canal de Suez. La troisième phase de la zone industrielle égypto-chinoise n’est pas un simple projet d’extension industrielle ; c’est une pièce maîtresse d’un chantier plus vaste, celui de la montée en puissance de l’Égypte comme plateforme de production, d’exportation et de redistribution entre l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient. Pékin y voit un point d’appui stratégique pour ses routes commerciales, tandis que Le Caire y voit un accélérateur de développement, d’emplois et de souveraineté économique.

Vision 2030 et Nouvelles routes de la soie : une convergence d’intérêts
Cette coopération s’inscrit dans le cadre plus large des Nouvelles routes de la soie, auxquelles l’Égypte associe désormais sa propre Vision 2030. La convergence est révélatrice. D’un côté, la Chine poursuit son déploiement multipolaire à travers l’Eurasie et l’Afrique ; de l’autre, l’Égypte cherche à diversifier ses partenariats et à s’extraire d’une dépendance historique envers les pôles occidentaux. Ce rapprochement n’est donc pas seulement économique. Il est géopolitique.
Un rééquilibrage commercial encore en chantier
La question du commerce est, à cet égard, centrale. Les deux présidents ont insisté sur la nécessité de rééquilibrer les échanges et de faciliter l’accès des produits égyptiens au marché chinois. C’est un point crucial : l’Égypte ne veut plus être uniquement un marché de consommation pour les biens chinois, mais un acteur capable d’exporter, de produire et de négocier. Les discussions sur l’accord de « récolte précoce » vont dans ce sens, de même que la volonté d’intensifier les transactions en devises locales.
Une autonomie financière en construction
Sur le plan financier, l’émission de « panda bonds » et l’élargissement des accords d’échange en monnaies nationales illustrent une tendance plus profonde : la remise en cause, progressive mais réelle, de la centralité du dollar dans certaines transactions internationales. Là encore, il ne s’agit pas d’un détail technique. C’est le signe d’un basculement vers des circuits financiers alternatifs, plus compatibles avec les ambitions de souveraineté des États du Sud global.
Le centre de gravité égyptien se déplace
La dimension politique est tout aussi importante. En renforçant ses liens avec Pékin, Le Caire confirme qu’il n’entend plus raisonner dans le seul cadre euro-atlantique. L’Égypte regarde désormais vers l’Eurasie, vers l’Asie, vers des partenaires capables de lui offrir des marges de manœuvre nouvelles. Cela signifie que l’Europe pourrait être totalement écartée voire son monopole d’influence s’effrite. Le centre de gravité des relations extérieures égyptiennes se déplace.
La coopération avec la Russie complète l’équation
Ce repositionnement ne concerne d’ailleurs pas uniquement la Chine. L’Égypte entretient aussi une coopération stratégique avec la Russie, notamment dans le domaine de la défense et du nucléaire civil. Les projets nucléaires en cours, avec la perspective d’un cinquième puis d’un sixième réacteur, montrent que Le Caire avance méthodiquement dans la construction d’une autonomie énergétique et technologique. Là encore, le message est limpide : l’Égypte veut compter par elle-même.
Une puissance africaine en devenir
À l’échelle africaine, cette stratégie peut faire de l’Égypte une puissance économique de premier plan. Son poids démographique, sa position géographique, ses infrastructures, son canal, ses alliances industrielles et énergétiques en font un acteur capable de peser bien au-delà de ses frontières. Mais cette ambition suppose une ligne claire : refuser l’enfermement dans un seul bloc et embrasser la logique multipolaire du monde actuel.
Un choix stratégique pour les années à venir
La visite de Xi Jinping au Caire s’inscrit précisément dans cette logique. Elle consacre une Égypte qui cherche à conjuguer souveraineté, diversification et puissance. Dans un monde où les rapports de force se redéfinissent, Le Caire fait un choix : celui de l’Eurasie, du pragmatisme stratégique et de l’ouverture à plusieurs centres de puissance. Ce n’est pas une rupture spectaculaire. C’est une réorientation patiente, mais profonde, qui pourrait redessiner le rôle régional de l’Égypte pour les années à venir.