
Tout sourire, la tête haute et affichant une fierté déconcertant.Pas le moindre signe d’inquiétude sur son visage.Le président kényan s’affiche aux côtés d’Emmanuel Macron et des dirigeants du G7, sa présence interroge sur la scène continentale. Entre quête de visibilité personnelle et risques de spoliation des ressources stratégiques, le « bon élève » de l’Occident sert-il les intérêts de l’Afrique ou ceux de ses prédateurs historiques ?
Par la Rédaction
Depuis deux jours, les projecteurs des médias internationaux sont braqués sur le Sommet du G7. Au milieu des dirigeants des sept puissances les plus industrialisées de la planète, une silhouette africaine se détache : celle de William Ruto. Invité personnellement par le président français Emmanuel Macron, le chef de l’État kényan participe à cette grand-messe en tant que seul dirigeant d’Afrique subsaharienne.
Mais à Nairobi comme dans le reste du continent, ce déplacement passe mal. Pour les partisans d’une souveraineté africaine totale, voir le président de la première économie d’Afrique de l’Est délaisser les urgences de son pays pour s’asseoir à une table où l’Afrique n’a aucun droit de vote relève au mieux de l’illusion, au pire de la complicité.
De Kamagut au G7 : La trajectoire d’un paradoxe
Né le 21 décembre 1966 à Kamagut, un petit village du comté de Uasin Gishu, William Ruto a grandi dans le Kenya rural des plateaux de la vallée du Rift. Issu d’un milieu modeste, vendant des poulets sur le bord des routes dans sa jeunesse pour payer sa scolarité, il a forgé son ascension politique sur le mythe du « Hustler » (le débrouillard), proche du peuple.
Pourtant, devenu président en septembre 2022, le biologiste de formation semble s’être déconnecté des aspirations profondes d’une jeunesse africaine en rupture radicale avec l’impérialisme économique. En acceptant de jouer les émissaires solitaires face au G7, Ruto ravive les accusations de double jeu. En Afrique, il adopte une rhétorique panafricaine enflammée, fustigeant la domination du dollar et l’injustice du système financier mondial. À Paris ou à Washington, il rentre dans le rang, devenant le partenaire le plus docile des chancelleries occidentales.
En quoi le G7 profite-t-il à l’Afrique ? L’illusion du partenariat
La question mérite d’être posée crûment : qu’a objectivement à gagner l’Afrique dans un sommet conçu par et pour les puissances industrielles du Nord ? La réponse est simple : rien, si ce n’est des promesses de dettes supplémentaires déguisées en « aides au développement ».
Ce sommet intervient dans un contexte de guerre froide économique globale. En invitant William Ruto tout en écartant ostensiblement l’Afrique du Sud – jugée trop insoumise en raison de son alignement avec le bloc des BRICS –, le G7 tente visiblement de fracturer le front uni du continent. Ruto s’y rend sans aucun mandat de l’Union Africaine (UA). Il y parle en son nom propre, affaiblissant la diplomatie multilatérale africaine face à des États dont les économies reposent, historiquement, sur l’asymétrie des échanges.
« Le risque pour le Kenya et pour l’Afrique est de participer à un marché de dupes où le continent fournit la matière brute et l’Occident dicte les règles. »
Terres rares et minerais critiques : L’Occident vient faire son marché
Derrière les sourires de façade et la diplomatie culturelle – comme les tentatives d’Emmanuel Macron de séduire de nouveaux partenaires à coups de soft power , les véritables enjeux du G7 sont sonnants et trébuchants. Ce sommet est un espace stratégique où les puissances occidentales planifient la sécurisation de leurs approvisionnements en ressources énergétiques, minerais critiques et terres rares.
L’aveu est d’ailleurs venu du président français lui-même. Dans une interview mémorable accordée à France 24, Emmanuel Macron déclarait sans détour que la France avait impérativement besoin de terres rares et de minerais critiques pour booster son économie et réussir sa transition technologique. Le G7 ne cherche pas le développement de l’Afrique ; il cherche à sécuriser le cobalt, le lithium, le nickel et le néodyme indispensables à ses industries.
Ce n’est pas la première fois que William Ruto prête le flanc à ces manœuvres. En septembre 2023, il avait organisé à Nairobi le Sommet africain sur le climat (Africa Climate Summit). Déjà, l’événement avait été vivement critiqué par les sociétés civiles africaines, qui reprochaient à Ruto d’avoir laissé des cabinets de conseil occidentaux et des dirigeants européens – dont Emmanuel Macron venu y prononcer un discours contesté imposer un agenda basé sur les « marchés de carbone », un mécanisme perçu comme un permis de polluer pour le Nord et une nouvelle forme de colonisation verte pour le Sud.
Le projet de mise sous quarantaine américain : L’alignement de trop?
La docilité de Nairobi ne s’arrête pas aux frontières de l’Europe. En s’alignant sur la politique sécuritaire de Washington, Ruto a récemment accepté de prêter le drapeau kényan à des opérations de stabilisation sous influence américaine, malgré l’opposition farouche des organisations de la société civile et des mouvements souverainistes locaux. En acceptant de jouer le rôle de force supplétive ou de zone tampon pour les intérêts géopolitiques des États-Unis, le gouvernement kényan s’éloigne un peu plus du non-alignement prôné par les pères fondateurs du panafricanisme.
En fin de compte, la présence de William Ruto au G7 illustre le fossé grandissant entre une élite politique africaine séduite par les dorures des sommets occidentaux et une population qui réclame une rupture définitive avec les anciens tuteurs. À force de vouloir s’asseoir à la table des maîtres du monde, le président kényan prend le risque de voir son pays, et avec lui le continent, figurer une fois de plus sur le menu.