
Par Serge Espoir Matomba
« Les grandes puissances ne deviennent pas grandes uniquement par leurs ressources ou leur puissance militaire. Elles le deviennent parce qu’elles savent défendre, ensemble, leurs intérêts stratégiques lorsque l’Histoire les appelle. » Il existe des rendez-vous qui dépassent les hommes. Des rendez-vous qui dépassent les États. Des rendez-vous qui engagent l’avenir d’un continent tout entier. L’élection du prochain Secrétaire général des Nations unies est de ceux-là. Pourtant, une fois encore, l’Afrique semble hésiter au moment où l’Histoire l’appelle. Depuis des décennies, notre continent paie le prix de ses divisions. Lorsque les grandes décisions se prennent, lorsque les équilibres géopolitiques se redessinent, l’Afrique est souvent absente, ou représentée par des voix qui ne sont pas toujours le fruit d’un véritable choix continental.
Pourquoi ?
Parce que nous donnons trop souvent l’impression d’être incapables de défendre ensemble nos intérêts stratégiques. Nos rivalités nationales, nos différends politiques et parfois même nos querelles personnelles prennent le dessus sur l’intérêt supérieur de l’Afrique.c’est précisément ce qui explique pourquoi les autres puissances choisissent souvent leurs interlocuteurs pour parler au nom de notre continent, au lieu de laisser les Africains construire eux-mêmes leur propre leadership.L’élection du prochain Secrétaire général des Nations unies constitue pourtant une occasion exceptionnelle.
Créée le 24 octobre 1945, à la suite de l’entrée en vigueur de la Charte des Nations unies, l’Organisation des Nations unies est devenue la principale institution chargée de préserver la paix, de promouvoir la coopération internationale et de défendre le droit international. La fonction de Secrétaire général, exercée pour la première fois en 1946, est l’une des plus importantes responsabilités diplomatiques au monde.
L’Afrique face à l’Histoire
Le continent africain ne dispose toujours d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité et ne bénéficie toujours d’aucun droit de veto. Alors même qu’il représente plus d’un milliard et demi d’habitants et cinquante-quatre États membres de l’Organisation, l’Afrique reste sous-représentée dans l’organe où se prennent les décisions les plus déterminantes en matière de paix et de sécurité internationales.Dans le même temps, les Nations unies traversent une crise profonde de crédibilité.
La division comme frein stratégique
Les divisions du Conseil de sécurité face à la guerre d’Irak en 2003, les controverses liées à l’intervention en Libye en 2011, les crises dans le Sahel, les conflits au Soudan, la guerre entre la Russie et l’Ukraine, la tragédie à Gaza, les tensions autour de l’Iran et bien d’autres crises ont mis en évidence les limites du système actuel.
À chaque fois, les blocages entre grandes puissances ont souvent empêché l’Organisation de parler d’une seule voix ou d’agir avec toute l’efficacité attendue par les peuples. Cette situation nourrit une interrogation légitime : les Nations unies sont-elles encore adaptées aux défis du XXIᵉ siècle ou doivent-elles engager une réforme profonde de leur gouvernance ?
Il ne s’agit pas seulement de réformer quelques procédures.
L’ONU et la gouvernance mondiale en crise
C’est la gouvernance mondiale elle-même qui est aujourd’hui interrogée.L’ONU a besoin d’un nouveau souffle.Elle a besoin d’un leadership capable de dialoguer avec toutes les puissances, de restaurer la confiance entre le Nord et le Sud, de rapprocher les positions des grandes puissances et de porter des réformes ambitieuses au service de tous.
La candidature de Macky Sall et la responsabilité collective
Dans ce contexte, la candidature de Macky Sall mérite une attention particulière.Elle n’est pas le fruit d’une désignation destinée à donner l’illusion d’une représentation africaine. Elle est portée par un ancien chef d’État qui connaît les réalités du continent, mais aussi les grands équilibres internationaux.En qualité de Président en exercice de l’Union africaine en 2022, Macky Sall avait notamment plaidé pour une réforme de la gouvernance mondiale et réaffirmé la demande africaine d’obtenir deux sièges permanents au Conseil de sécurité, ainsi qu’une représentation plus juste du continent dans les instances de décision internationales.
L’unité africaine pour peser sur le monde de demain
Que l’on partage ou non sa vision politique, une question fondamentale mérite d’être posée :L’Afrique est-elle capable de se mobiliser lorsqu’un de ses fils aspire à l’une des plus hautes responsabilités internationales ?Les divergences diplomatiques sont normales.Les candidatures concurrentes le sont également.Mais lorsque certains Africains consacrent davantage d’énergie à fragiliser une candidature africaine qu’à défendre les intérêts stratégiques du continent, il est permis de s’interroger sur notre capacité collective à construire une véritable puissance africaine.Le véritable enjeu dépasse largement la personne de Macky Sall.Il concerne la place que l’Afrique veut occuper dans le monde de demain.Il concerne notre capacité à peser sur les réformes des institutions internationales.Il concerne notre aptitude à parler d’une seule voix lorsque les intérêts supérieurs du continent sont en jeu.Les chancelleries africaines doivent pleinement assumer leurs responsabilités.Les ministres des Affaires étrangères doivent intensifier leurs démarches diplomatiques.Les chefs d’État africains doivent convaincre leurs homologues.Les diplomaties africaines doivent agir avec la même détermination que les autres grandes régions du monde lorsqu’elles défendent leurs propres candidats.Car, au fond, il ne s’agit pas seulement de Macky Sall.Il s’agit de savoir si l’Afrique veut continuer à assister aux grandes décisions de l’Histoire depuis les gradins, ou si elle est enfin prête à prendre toute sa place à la table où se construit l’avenir du monde.L’Histoire ne retiendra pas seulement le nom du prochain Secrétaire général des Nations unies. Elle retiendra aussi l’attitude de l’Afrique face à ce rendez-vous historique. Avons-nous été capables de nous élever au-dessus de nos rivalités pour défendre l’intérêt supérieur de notre continent ? Avons-nous compris que, dans un monde de plus en plus polarisé, l’unité est devenue une condition de notre influence ?
Aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement d’un candidat. Il s’agit de la place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale de demain. Il s’agit de notre capacité à peser sur les grandes réformes internationales. Il s’agit de savoir si nous voulons continuer à subir l’Histoire ou commencer à l’écrire.
L’Afrique ne demande ni faveur, ni privilège. Elle demande simplement que son poids démographique, politique, économique et civilisationnel soit enfin reconnu à sa juste mesure. Mais cette reconnaissance ne sera jamais offerte. Elle se conquiert par la vision, par le courage et, surtout, par l’unité.
Si nous échouons à nous rassembler lorsque l’un des nôtres aspire à l’une des plus hautes fonctions internationales, nous ne pourrons pas reprocher aux autres de décider sans nous. Les grandes puissances défendent leurs candidats avec détermination ; l’Afrique doit apprendre à défendre les siens avec la même conviction lorsqu’ils portent une ambition qui dépasse leur personne.
L’heure n’est plus aux divisions stériles. L’heure est venue de démontrer que l’Afrique est capable de parler d’une seule voix lorsque son avenir est en jeu. Car au-delà de l’élection d’un Secrétaire général, c’est la crédibilité de notre continent qui est mise à l’épreuve. Et l’Histoire, elle, n’attend jamais ceux qui hésitent.
L’Afrique a rendez-vous avec l’Histoire. Puisse-t-elle, cette fois, répondre présente.